Un savoir-faire sur cinq, nous refusons de le classer. Voici pourquoi
20,6 % des savoir-faire ROME ressortent non tranchés de notre grille. Ce n'est pas un défaut masqué : c'est une mesure de ce que le référentiel ne dit pas.
Publié le · La rédaction
Sur les 39 669 savoir-faire du référentiel ROME que nous avons passés à notre grille, 8 182 ressortent sans verdict. Un sur cinq. Nous les publions comme tels, avec la mention « non tranché », plutôt que de leur attribuer un classement par défaut.
C’est une décision de méthode qui mérite d’être expliquée, parce qu’elle va contre l’usage.
Le réflexe qu’on n’a pas eu
Un classifieur qui hésite peut faire trois choses. Deviner, ce qui produit un chiffre confortable et faux. Compter la tâche comme protégée, ce qui gonfle artificiellement les métiers mal décrits. Ou dire qu’il ne sait pas.
Nous avons choisi la troisième. Concrètement, notre grille interdit de classer par défaut : quand le libellé du référentiel ne permet pas de trancher, elle s’arrête et enregistre la raison. La tâche part en file de relecture humaine.
Cela a une conséquence directe sur l’indice. Les savoir-faire non tranchés sont exclus du dénominateur, jamais comptés pour zéro. Les compter à zéro reviendrait à conclure « hors de portée » faute d’information — exactement ce que la grille s’interdit. C’est pourquoi chaque fiche du site affiche désormais, à côté de son indice, la base sur laquelle il est calculé : « calculé sur 29 des 42 savoir-faire ».
Deux façons de ne pas savoir
Nos 8 182 non-tranchés se répartissent en 4 229 libellés distincts, et ils échouent à deux endroits différents de la grille.
1 946 savoir-faire ne passent pas le premier filtre : on ne peut pas dire si la tâche porte sur de l’information ou sur le monde matériel. « Rapporter les incidents et anomalies rencontrés » apparaît 22 fois dans le référentiel. S’agit-il de rédiger un rapport, ou de signaler de vive voix sur un site industriel ? Le libellé ne le dit pas, et les deux lectures n’aboutissent pas au même classement.
6 236 échouent au dernier filtre : l’opération est bien informationnelle, mais on ne peut pas dire si un modèle la mène seul ou l’accélère seulement. « Gérer les risques de cybersécurité », 22 occurrences. « Assurer le suivi des indicateurs de performance », 21 occurrences. Ces formulations nomment une responsabilité, pas une opération. Un modèle peut produire chacun des livrables qu’elles supposent ; il ne peut pas porter la responsabilité qu’elles désignent. Trancher supposerait de savoir ce que le rédacteur du référentiel avait en tête.
Ce que le taux mesure vraiment
Ce n’est pas une mesure de notre incompétence, ni une mesure de la difficulté des métiers. C’est une mesure de la précision du référentiel.
ROME 4.0 est un outil d’orientation et d’appariement, conçu pour décrire des métiers à des personnes et à des conseillers. Il n’a jamais été conçu pour être découpé en unités élémentaires classables. Certains de ses libellés sont d’une précision remarquable — « Établir les rapprochements bancaires et régulariser » ne laisse aucune ambiguïté. D’autres nomment une situation plutôt qu’une opération.
Nous avons ramené ce taux de 63 % à 20,6 % en trois passes d’enrichissement du lexique de la grille, chacune guidée par les libellés réellement présents dans le corpus. Une de ces passes l’a fait remonter : en resserrant une règle trop large, des savoir-faire qui recevaient un « hors de portée » fragile sont repartis en relecture. Nous avons gardé le changement. Un taux de non-tranché plus élevé et honnête vaut mieux qu’un taux plus bas obtenu en devinant.
Le taux ne descendra plus beaucoup sans relecture humaine. Ce qui reste dans la file relève d’un vrai jugement, pas d’un motif manquant au lexique. Le baisser artificiellement serait facile — il suffirait d’élargir les règles jusqu’à ce que tout tombe quelque part.
Ce que ça change pour qui lit une fiche
Trois choses, très concrètes.
Un savoir-faire non tranché n’est pas un savoir-faire protégé. Il apparaît en gris sur nos fiches, dans une section qui s’appelle « Ce que nous n’avons pas tranché ». C’est une absence de verdict, pas un verdict favorable.
L’indice se lit avec sa base. Un métier évalué sur 40 savoir-faire et un autre sur 14 ne disent pas la même chose du même chiffre : le second est bien plus sensible à chaque classement individuel. La base est affichée partout où figure un indice.
Certaines fiches ne sont pas comparables. Nous refusons de publier une comparaison entre deux métiers dont plus de 30 % des savoir-faire sont non tranchés : la page afficherait « non tranché » ligne après ligne et le lecteur repartirait les mains vides.
La file est publique
Les 4 229 libellés en attente, avec leur motif de non-classement et les métiers concernés, figurent dans notre jeu de données ouvert. Si vous exercez un métier dont un savoir-faire vous paraît mal formulé ou mal classé, votre lecture vaut mieux que notre lexique : écrivez-nous.
C’est le seul mécanisme qui fasse baisser ce taux sans le fausser.