Méthodologie
Un indice dont on ne peut pas contester la construction ne mérite pas d'être lu. Voici exactement comment le nôtre est fabriqué, sur quelles données, ce qu'il refuse de trancher, et ce qu'il ne sait pas faire.
Le principe
Nous ne mesurons pas le risque de disparition d'un métier. Nous mesurons la part de son contenu de travail qu'un modèle de langage réalise aujourd'hui. Ce sont deux questions différentes, et la seconde est la seule à laquelle des données permettent de répondre honnêtement.
L'unité d'analyse est donc le savoir-faire, pas le métier. Chaque savoir-faire reçoit l'un de quatre états — le quatrième étant le refus de trancher.
| État | Définition opératoire |
|---|---|
| Réalisable | Un modèle mène la tâche de bout en bout, sans supervision continue. Le résultat reste vérifiable après coup. |
| Assisté | Le modèle accélère la tâche mais la personne reste décisionnaire à chaque étape. |
| Hors de portée | La tâche suppose une présence physique, une responsabilité juridique nominative, une autorité sur des personnes, un accès relationnel, ou un jugement non documenté. |
| Non tranché | Le libellé du référentiel ne permet pas de décider sans lui prêter un sens qu'il n'a pas. La tâche part en relecture humaine et sort du calcul de l'indice. |
La source : ROME 4.0
Nous partons du Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois de France Travail, diffusé en open data sous licence Etalab, interrogé via son API. Le référentiel compte 1 911 fiches métiers, 14 301 appellations d'emploi et 40 699 savoir-faire, répartis en 14 grands domaines et 110 domaines professionnels. Nous l'extrayons en entier, pas par échantillon.
Ce choix est structurant : nous décrivons des métiers français, avec leurs conventions et leurs périmètres réglementaires, plutôt qu'une traduction de la nomenclature américaine O*NET. C'est ce qui distingue nos résultats de la plupart des simulateurs disponibles en ligne.
Chaque fiche ROME porte aussi ses contextes de travail : « en extérieur », « sur chantier », « port et manipulation de charges lourdes », « travail avec des animaux »… Nous nous en servons comme signal de matérialité du métier, et ce signal conditionne certaines règles de classement (voir plus bas). Il vient du référentiel, pas de notre appréciation.
La grille de classement
Chaque savoir-faire passe par cinq critères, dans un ordre imposé. Les deux verrous — C2 et C3 — sont évalués avant toute considération de faisabilité technique. Quand l'un d'eux se déclenche, la tâche est hors de portée quelle que soit la capacité des modèles.
| Critère | Question posée au libellé | Issue |
|---|---|---|
| C0 Posture | Le libellé décrit-il une disposition personnelle plutôt qu'une opération ? « Faire preuve de rigueur », « mobiliser sa concentration ». | Sorti du classement, versé aux savoir-être |
| C2 Verrou physique | La tâche suppose-t-elle un geste, un corps, une présence sur un lieu, une intervention en environnement non structuré ? | Hors de portée |
| C3 Verrou non technique | La tâche est-elle attachée à une personne titrée, engage-t-elle une responsabilité nominative, exerce-t-elle une autorité sur des personnes, repose-t-elle sur un accès relationnel, une obligation déontologique ou un jugement esthétique ? | Hors de portée |
| C1 Nature de l'opération | La tâche porte-t-elle sur de l'information ou sur le monde matériel ? | Non tranché si le libellé ne le dit pas |
| C4 Autonomie du modèle | Le modèle mène-t-il la tâche seul, ou seulement plus vite qu'une personne qui décide ? | Réalisable, assisté, ou non tranché |
Chaque classement conserve la règle qui l'a produit et sa raison, en clair. Ces raisons sont publiées sur les fiches, sous les tâches concernées. Rien n'est classé en silence : si un verdict vous paraît faux, vous pouvez lire pourquoi il a été rendu et contester ce motif précis.
Le signal contextuel
Certains libellés basculent selon le métier. « Contrôler la qualité » désigne un
examen de visu chez un contrôleur en atelier, un travail sur pièces chez un
contrôleur de gestion. Les règles concernées ne se déclenchent que si les contextes
de travail ROME du métier attestent une composante physique ; sinon, la tâche
poursuit son chemin dans la grille. Aucune de ces bascules ne repose sur une
intuition : elles viennent toutes du champ contextesTravail de l'API.
Les savoir-être, tenus à l'écart
Le référentiel recense 6 307 savoir-être professionnels au même titre que les savoir-faire. Nous les excluons du calcul : une disposition personnelle ne s'automatise ni ne s'assiste, et la compter reviendrait à mesurer autre chose que ce que l'indice annonce. Ils restent affichés sur chaque fiche, dans une section à part.
Le critère C0 y verse en outre 1 030 libellés que ROME type comme savoir-faire mais qui décrivent en réalité une posture — « faire preuve de rigueur et de précision », « réaliser un travail de précision nécessitant le sens de la minutie », « travailler en groupe, en réseau ». Les classer aurait faussé l'indice dans les deux sens : réalisables au motif qu'ils n'exigent aucun geste, ou hors de portée au motif qu'ils engagent la personne.
Ce que la grille refuse de trancher
Sur les 39 669 savoir-faire passés à la grille, 20,6 % ressortent « non tranchés » — 8 182 tâches, 4 229 libellés distincts. Nous les publions comme tels plutôt que de leur attribuer un verdict par défaut.
| État | Savoir-faire | Part |
|---|---|---|
| Réalisable | 3 251 | 8 % |
| Assisté | 16 840 | 42 % |
| Hors de portée | 11 396 | 29 % |
| Non tranché | 8 182 | 20,6 % |
Deux raisons de ne pas trancher. Soit le libellé ne dit pas si la tâche porte sur de l'information ou sur le monde matériel — « mettre en œuvre les processus et les modes opératoires techniques » — et le classement s'arrête en C1 (1 946 tâches). Soit l'opération est bien informationnelle mais le libellé ne permet pas de dire si le modèle la mène seul — « gérer les risques de cybersécurité » — et le classement s'arrête en C4.
Ce taux est notre principal chantier. Il est descendu de 63 % à 20,6 % au fil des passes d'enrichissement du lexique. Il ne descendra pas beaucoup plus bas sans relecture humaine : ce qui reste relève d'un vrai jugement, pas d'un motif manquant. Le baisser artificiellement serait facile et malhonnête.
L'indice
L'indice résume la répartition en un nombre de 0 à 100 :
indice = 100 × (réalisable + 0,5 × assisté) / (réalisable + assisté + hors de portée) L'assistance compte pour moitié : la tâche change de nature sans disparaître. Les savoir-faire non tranchés sont exclus du dénominateur, jamais comptés pour zéro — les compter ainsi reviendrait à trancher en faveur du « hors de portée » faute d'information, exactement ce que la grille s'interdit.
Conséquence directe : deux indices ne se comparent pas à l'aveugle. Un métier évalué sur 40 savoir-faire et un autre sur 14 ne disent pas la même chose du même chiffre — le second est bien plus sensible à chaque classement individuel. C'est pourquoi la base de calcul est affichée partout où figure un indice : sur les fiches, dans les classements, sur les pages de famille et de comparaison. Une page de comparaison dont les deux métiers n'ont pas la même base le signale explicitement.
Le choix des 270 métiers publiés
Le référentiel compte 1 911 métiers ; nous en publions 270. Le critère de sélection est explicite, parce qu'un choix de couverture est un choix éditorial déguisé s'il n'est pas énoncé.
Nous n'utilisons aucun proxy de volumétrie. Nous ne savons pas combien de personnes exercent chaque métier — l'API ne le dit pas — et classer par « importance supposée » reviendrait à publier notre propre idée de ce qui compte.
La sélection vise donc une couverture équilibrée sur trois axes tenus simultanément.
- Familles ROME. Un quota par grand domaine, proportionnel à la racine carrée du nombre de métiers du domaine — compromis assumé entre « autant de fiches par famille », qui écraserait les grands domaines, et « proportionnel à l'effectif du référentiel », qui étoufferait les petits. Les 14 grands domaines sont représentés.
- Terrain et bureau. 152 métiers dont les contextes de travail attestent une composante physique, 118 sans. Autant de métiers manuels que de métiers de bureau.
- Exposés et protégés. L'indice est découpé aux quartiles observés du corpus (29, 38 et 45), et chaque quart reçoit le même nombre de places. Un classement qui ne montrerait que des métiers très exposés serait un argumentaire, pas une mesure.
Sont écartées les fiches de moins de douze savoir-faire, trop maigres pour une page honnête, et celles dont plus de la moitié des tâches sont non tranchées : elles diraient surtout ce que nous ignorons. Restent 1 610 candidats pour 270 places. À égalité, la fiche la plus riche en savoir-faire l'emporte, puis le code ROME dans l'ordre alphabétique : la sélection est reproductible à l'identique.
Certains métiers font en outre l'objet d'une page de comparaison deux à deux. Elles sont rares et le critère est sévère : même domaine professionnel, au moins trois savoir-faire partagés dont deux classés des deux côtés, au moins huit points d'écart d'indice, moins de 30 % de savoir-faire non tranchés de chaque côté, et au plus trois comparaisons par métier. Sur les 22 366 paires possibles, il en retient quelques dizaines. Générer toutes les paires produirait des milliers de pages interchangeables : ce serait du remplissage, pas de l'information.
272 métiers sont retenus d'office parce qu'ils portent un texte rédigé à la main, publié avant ce millésime. Leur texte est éditorial ; leur classement et leur indice sortent de la grille comme ceux de toutes les autres fiches. Aucune fiche du site n'échappe à la méthode décrite ici.
Où notre méthode est la plus fragile
Le taux de savoir-faire non tranchés n'est pas réparti uniformément. Nous l'avons mesuré par famille, parce qu'un taux élevé signale un endroit où nos chiffres sont moins solides — et où il faut les lire avec plus de prudence.
| Famille | Non tranché | Métiers de terrain |
|---|---|---|
| Spectacle | 27 % | 90 % |
| Services à la personne et à la collectivité | 26 % | 53 % |
| Arts et Façonnage d’ouvrages d’art | 25 % | 67 % |
| Santé | 25 % | 71 % |
| Installation et Maintenance | 23 % | 72 % |
| Support à l’entreprise | 23 % | 27 % |
| Communication, Média et Multimédia | 22 % | 41 % |
| Transport et Logistique | 21 % | 71 % |
| Banque, Assurance, Immobilier | 19 % | 20 % |
| Hôtellerie-Restauration, Tourisme, Loisirs et Animation | 19 % | 18 % |
| Industrie | 19 % | 33 % |
| Agriculture et Pêche, Espaces naturels et Espaces verts, Soins aux animaux | 18 % | 100 % |
| Commerce, Vente et Grande distribution | 18 % | 52 % |
| Construction, Bâtiment et Travaux publics | 17 % | 100 % |
Une hypothèse que les chiffres ne confirment pas. On pourrait croire que les métiers administratifs, aux libellés elliptiques, tombent plus souvent en « non tranché ». Ce n'est pas ce que nous observons. Rapporté au métier, le taux est de 20,6 % pour les métiers dont les contextes de travail attestent une composante physique, contre 21,3 % pour les autres : l'écart est nul. La corrélation entre le taux d'une famille et sa part de métiers de terrain est faible et de signe contraire à cette hypothèse.
Le vrai clivage est ailleurs. En tête du tableau : Spectacle (27 %) ; en queue : Construction, Bâtiment et Travaux publics (17 %). Descendu au domaine professionnel, le motif se lit mieux encore : « Artistes-interprètes du spectacle » culmine à 45 % de savoir-faire non tranchés et « Défense, sécurité publique et secours » à 38 %, quand « Méthodes et gestion industrielles » descend à 9 %.
Ce qui résiste à notre grille, ce n'est donc pas le travail de bureau : c'est le travail qui se décrit mal en tâches. Interpréter, secourir, sécuriser, créer — le référentiel en donne des libellés qui nomment une situation plutôt qu'une opération, et notre classifieur refuse de trancher. Nous préférons l'écrire ici que de faire disparaître ces métiers derrière un chiffre confiant.
Ce que nous ne mesurons pas encore
- La pénétration de l'IA dans les offres d'emploi. L'indicateur existe pour 12 fiches seulement. L'API Offres d'emploi de France Travail restreint la redistribution de sa base : nous n'irons pas plus loin sans validation juridique.
- Les effectifs et les salaires. Le référentiel ROME ne les fournit pas. Nous laissons ces champs vides plutôt que de les estimer.
- L'appariement avec les données d'usage observé. Les travaux publiés sur l'usage réel des modèles par tâche — dont l'Anthropic Economic Index — sont adossés à la taxonomie O*NET. Le pont vers les savoir-faire ROME est l'étape la plus fragile de la chaîne et n'est pas encore en production : le classement actuel repose sur la grille décrite ci-dessus, appliquée aux libellés français, et non sur un appariement O*NET.
Ce que l'indice ne dit pas
Quatre limites que nous assumons plutôt que de les masquer.
- Il ne prédit pas votre trajectoire. C'est une statistique agrégée sur un métier. Deux personnes du même métier peuvent avoir des expositions opposées selon leur poste réel.
- Il ne mesure pas la vitesse d'adoption. Qu'une tâche soit réalisable ne dit rien du délai avant qu'une organisation la délègue.
- Il ne dit rien de l'effet net sur l'emploi. Une tâche automatisée peut libérer du temps, faire baisser un prix, augmenter la demande — ou supprimer un poste. L'indice ne tranche pas.
- Il lit des libellés, pas des postes. Le classement s'applique à la formulation du référentiel. Un libellé mal rédigé produit un classement fragile — c'est précisément ce que mesure notre taux de non-tranché.
Versionnage et corrections
Chaque fiche porte sa date de mise à jour. Toutes portent
source: pipeline : elles sont produites par la chaîne décrite ici, à
partir du référentiel, et régénérables à l'identique. Le millésime
2026-08-25 publie 7 838 savoir-faire classés, dont
1 678 en attente de relecture.
Si vous exercez l'un de ces métiers et que notre classement vous paraît faux, écrivez-nous : les corrections argumentées sont intégrées au millésime suivant et créditées. C'est la seule façon de faire tenir un référentiel de ce type.
Références
Les deux premières sont nos sources de données. Les suivantes sont citées dans nos articles ; aucune n'intervient dans le classement décrit ci-dessus, qui repose entièrement sur la grille appliquée aux libellés du référentiel français.